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Impasse Birouette

Quand j’étais gamin, au tout début du gaullisme flamboyant, le privilège de la téloche et le plaisir de critiquer la pauvreté intellectuelle de ses programmes n’appartenait qu’aux nantis. Les jeudis d’alors, la corvée du catéchisme matinal passée, libéraient des tas de gosses qui glandaient dans les vieilles rues de la ville.
Épisodiquement, nous trompions notre ennui en cavalant dans les allées caillouteuses du jardin public, exposés au regard des vieillards, principaux occupants de ce lieu à temps complet. Ils considéraient notre intrusion hebdomadaire comme une violation bruyante de leur droit de propriété acquis au bénéfice de l’ancienneté…
Même les plus sourds d’entre eux se plaignaient haut et fort, nous reprochant tout le vacarme de la terre, les femmes, plus racornies que bonne-maman, brandissaient hargneusement leur parapluie dans notre direction, en hurlant, ou plutôt en glapissant au voyou ou au vandale si, par mégarde, le bout du pied de l’un d’entre nous s’avisait de déraper sur une pelouse interdite. A les entendre, Attila en personne aurait eu plus de délicatesse, tant nous saccagions les massifs de fleurs que de zélés fonctionnaires municipaux entretenaient avec amour, grâce aux impôts de l’ensemble de nos concitoyens.
Et immanquablement, le plus valide de cet aréopage de grincheux claudiquait jusqu’à la cabane du gardien du square afin de nous désigner, du bout caoutchouté de sa canne, à la vindicte de l’autorité administrative.
En ces temps bénis du patriarcat rotant, personne en France ne se souciait des « libres enfants de Summerhill ». Les préposés à l’entretien des parcs et jardins arboraient ostensiblement un superbe martinet à leur ceinture, et ils n’hésitaient pas à dégainer si, d’aventure, un gniard en guenilles croisait à leur portée. Et si nous nous maintenions à distance respectable, ils usaient et abusaient de leur sifflet à roulette, histoire, j’imagine, de justifier leur salaire vis-à-vis du public qui peuplait quotidiennement leur domaine de verdure quasi artificielle.
Interdite de séjour dans les espaces verts, indésirable dans la plupart des grands magasins du centre-ville, comme si le seul fait de contempler des jouets que
jamais nous ne pourrions acheter nous transformait en délinquants, en casseurs potentiels, dans l’esprit acariâtre des vendeuses et autres sentinelles à la botte de l’argent-roi, notre petite bande se repliait dans les ruelles sombres, alors fort peu fréquentées par les autos, et s’y ébattait tant bien que mal entre ordures, rats obèses et entrepôts.
Je me souviens d’une impasse, tout près de chez mes parents, elle portait le joli nom de Birouette. « Voie non classée », proclamait la plaque bleue qui la désignait à l’attention du passant. J’ai toujours ignoré la signification de ce titre chantant. Était-ce le patronyme d’une célébrité du passé ? Ou bien s’agissait-il de l’appellation imagée et désuète d’une fleur ou d’un arbre ? D’une ancienne tour ? D’un puits peut-être ? Ou tout bonnement, ainsi que le prétendait ma grand-mère de Chalosse, de l’antre d’une Birette, cet être fabuleux à mi-chemin entre sorcière et démon, tapie dans les profondeurs d’une cave aussi obscure que notre inconscient collectif, prête à bondir pour dévorer tout crus les enfants imprudents qui s’aventuraient sur son territoire.
Quoi qu’il en soit, nous nous en fichions vertigineusement. Les bicoques en ruine, inhabitées depuis des lustres, la folle avoine, et les plus belles orties de Bordeaux, d’après les dires de l’herboriste du quartier, constituaient pour nous le plus passionnant des terrains de jeux.
Joyau suprême de ce capharnaüm de pacotille, un vieux tonneau pourri trônait tout contre un mur crevé. Son rôle consistait, je crois, à recueillir l’eau de pluie qui ruisselait du toit afin d’assurer, au pied levé, les fonctions d’une gouttière défaillante depuis longtemps.
Très souvent, une eau noirâtre, bien saumâtre, infestée de têtards y croupissait, suave de puanteur. Mais dès qu’une bonne grosse averse daignait tomber, notre barrique se remplissait allègrement et en débordait de joie. L’heure des Olympiades sonnait aussitôt pour notre petit groupe surexcité.
Lors d’une précédente incursion au sein des poubelles de la rue, l’un d’entre nous avait déniché un antique réveil rouillé amputé de ses aiguilles, mais pourvu d’un cadran de trotteuse et d’une mécanique qui fonctionnait encore presque parfaitement, alors nous avions affublé ce misérable vestige laborieux du titre bien ronflant de « Chronomètre Officiel de l’Exploit ».
Quand l’arbitre démocratiquement désigné le remontait, quand les secondes consentaient enfin à défiler en ahanant, nous, les gladiateurs, torse nu, en file indienne, nous présentions l’un après l’autre, et immergions entièrement notre tête dans l’eau.
Venaient ensuite les acclamations. Elles saluaient le vainqueur, celui qui se redressait, à la limite de la noyade, toussant, crachant, larmoyant, mais extrêmement fier de cette endurance qui le plaçait, temporairement, au-dessus du groupe.
C’est vers cette époque-là, si ma mémoire est bonne, que j’ai contracté une superbe paratyphoïde, dont l’origine resta toujours mystérieuse pour mes parents atterrés.
Beaucoup d’années se sont enfuies depuis ces événements hautement épiques. Un immeuble de huit étages, avec parking privé et ouverture par carte magnétique, a dévoré les ruines de l’impasse Birouette, tout comme la vie a bouffé une grande partie de mes rêves de gosse…

Jacques BOUTINET
(extrait de « Bordeaux entre miel et fiel »)