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LUCIEN

L’air souffle son haleine brûlante sur les pierres du chemin, sa réfraction fatigue les yeux comme lors d’une première ivresse, quand on ne sait plus qui bouge, du paysage ou de soi-même planté entre fougères et fossé. Une couleuvre repue se déplie lentement comme un fouet nonchalant. Matthieu,  le bedeau, se hâte à pas lents vers le clocher qui l’attend pour appeler à la messe.

 

Un fort relent d’ail cru et d’anis frelaté envahit soudain la calme fadeur olfactive du sanctuaire, comme si la vie faisait irruption dans le silence glacé.

 

Une voix grave, pleine de misère, de détresse et d’espoirs trop souvent refoulés, appelle :

 

- Curé ! Oh ! Tu m’écoutes, curé ? Curé, c’est la mobilisation générale ! Tu n’auras aucun homme à la messe aujourd’hui. Les femmes rappliquent en troupeau,  elles me rappellent les pleureuses d’Algérie. Elles implorent ta bénédiction.

 

Une longue lamentation s’élève dehors, comme le brame d’une vache à laquelle on vient d’arracher son veau, mais, aux onomatopées animales se substituent des mots glanés de-ci de-là, et des répons en un épais mélange où nul ne peut discerner la prépondérance du latin sur le gascon et réciproquement.

 

- Dois-je quand même sonner ? interroge le bedeau hoquetant.

 

- Sonne mon fils ! Sonne de toutes tes forces ! Laisses-y la peau des mains s’il le faut ! Mais qu’à travers toi, le plus humble de tous les enfants de Jésus, le bronze des cloches appelle à l’Amour et non au massacre ! Assez de sang répandu ! Assez de morts, que se lève enfin l’aube de la vie.

 

***

 

- Midi, roi des étés, épandu sur la plaine ! [1]  comme le clamait un poète mort depuis vingt ans.


Midi qui tombe effectivement comme un joug de feu sur les bœufs assoupis dans l’herbe jaune et rase.

 

Midi et sa poussière sèche. Midi et le chant des femmes qui avancent à pas lents, comptés, au grain de chapelet près ! Rythme binaire, mi-soleil, mi-eau salée dans les yeux. Serpentin déployé en pleine chaleur à la manière de la couleuvre qui s’étire paresseusement dans l’ombre verte.

 

Des voix emplies de piété montent, descendent et remontent encore, collant au caprice de l’écho des collines. Lucien les entend aller et venir, tantôt elles l’endorment, tantôt elles le font se dresser sur son séant comme au temps où la jeunesse dictait ses réflexes.

 

Mais cela n’a plus guère d’importance.

Lucien va mourir. Et il le sait.

 

 

Lucien cache peureusement son nez entre ses vieilles pattes rhumatisantes et attend, anxieux.

 

Ondine joue encore sur son piano de ces musiques qui amènent rapidement le rouge au visage du Maître et provoquent, d’après ce que Lucien peut en juger, en connaisseur, une forme d’aboiement très sophistiqué.

 

- Encore ton Beethoven ! Ce Prussien, ce sale Boche, ce casque à pointe qui abat les pommiers en fleurs et dévore l’Alsace-Lorraine !

 

Prussien, Boche, casque à pointe, des mots qui résonnent haut et fort, dangereusement malveillants dans la tête aux circonvolutions bâclées du vieux chien. Il faut bien dire qu’après tant d’années, quinze à peine, mais toute sa très longue vie, il a appris que lorsque de tels mots claquent dans la « gueule » du Maître, mieux vaut s’abstenir de chaparder ou de faire fête, sinon une botte ferrée rappelle l’usage des bonnes manières à un arrière-train ou à un ventre jusqu’alors palpitant de joie.

 

Et Ondine qui s’entête à marteler Beethoven sur le piano !

 

La mémoire des feuilles mortes envahit les yeux javellisés de Lucien, elles dansaient au rythme ballotant de ses oreilles, trop longues pour un si petit chien, la cime des pins tournait comme un orbe de lumière blanche qui l’enivrait, sa langue touchait presque le sol, il ne savait plus où il allait, vers quelle dimension, quel néant les notes magiques élevaient ses grosses pattes malhabiles. Il tournoyait, manège à lui tout seul, dans la verdure, le bleu, le jaune, l’immense, le fou et hurlait sa joie exubérante, sa vanité d’être un tout petit tout dans un infini immense et fabuleux.

 

La ronde ralentissait alors progressivement ses mesures en suivant les volontés du grand Beethoven. Mais le chiot continuait seul son tournoiement pataud entre les fougères, trébuchant parfois contre une racine séculaire qui exsudait sa misère imputable à des siècles de sécheresse et d’abandon à fleur de sol. Lucien ne s’excusait jamais de ce crime de lèse-vénérabilité, il continuait son ballet épileptique, les battements de son cœur avaient déjà pris au moins un ou deux tours à son rival, son concurrent direct que les autres appelaient métronome.

 

Les années passèrent, l’arthrite envahit les articulations du déjà vieux chien, mais sa danse continuait l’été, dès que la musique l’arrachait à son couffin de paille posé comme un nid entre les grands arbres.

 

 Lucien connaissait parfaitement deux messages de son Ondine :

 

Le rire.

 

Et le chagrin.

 

Le rire d’abord. La joie, le bonheur de la première découverte, du premier regard de deux êtres  peine sevrés qui se goûtent, se sondent, s’explorent de leurs grands yeux émerveillés à peine entrouverts.

 

***

 

Ce jour-là, le Maître était heureux, il ne puait pas encore le vin et la sueur rance des filles de ferme. Son nez rougeoyait déjà mais cela n’était imputable qu’au soleil de mai et peut-être, sait-on jamais, à la récente victoire des socialistes aux élection municipales, il savait qu'il la fêterait bientôt à Saint-Mandé en compagnie de Millerand.

 

Qu’importe ! Le Maître était content et le montrait.D'un mouvement généreux du pouce et de l’index, il remontait le bout de ses moustaches à s’en crever l’œil.

 

Protégée par l’écran de son imposante stature, une femme souriait, fatiguée, les mains faussement apaisées sur les montants de sa chaise-longue. De longs cheveux bruns parsemés d’argent et sagement tirés en arrière n’altéraient point sa beauté de statue rustique. Une quinte de toux parfois, une grimace souvent brisaient l’harmonie de cette image.

 

Une petite fille blonde assise dans un bac à sable dédaignait souverainement la présence du Maître et de la belle femme tant elle était, corps et âme, prise par son jeu.

 

Matthieu tendit alors son offrande palpitante :

 

- Tiens, mon Maître, un tout petit. Pour la Petite ! »

 

L’homme ne se formalisa pas de ce tutoiement incongru, il connaissait et appréciait quelque peu  « ce brave Matthieu » qui accessoirement servait de sacristain. Il savait que depuis son séjour sanglant dans la Coloniale, au contact des Berbères, le pauvre hère avait pris ce pli de tutoyer tout un chacun.

 

- Sacré Matthieu, plaisanta le Maître, joyeux. Tu me réserves un chien de ta chienne ! Et quelle beauté ! Regardez ses pattes, chérie, dit-il à sa femme en brandissant le petit corps roulé en une boule d’angoisse. Du plus pur style Louis XV !

 

- C’est tout ce que j’ai pu faire, mon Maître, répondit Matthieu gêné. Je te jure que si ma Fantine m’avait pondu du Louis XX, je te l’aurais donné pareil pour ta Petite !

 

- Lu… chien ! répéta la fillette ravie.

 

Etait-ce angoisse, douleur ou acceptation finale ? Le chiot glapit à son tour.

 

Emprunté, Matthieu se dandinait d’un pied sur l’autre, il cachait ses grosses mains rouges parsemées d’ampoules derrière son dos, les pouces calés dans « le turban », cette ceinture de plusieurs mètres de long que les gens du pays utilisent comme les Berbères.

 

***

 

Une sourde fatigue envahit le corps raidi du vieux chien. Sa truffe brûlante et craquelée se rafraîchit au souvenir des lèvres douces de l’enfant. Il tente de toute sa volonté canine de se faire mou comme quand elle le promenait à bout de bras en riant, mais il n’y parvient pas.

 

Cette impuissance évoque au fond de lui le second aspect, l’autre volet d’Ondine …

 

Le chagrin…

***

 

Depuis quelque temps déjà la Maîtresse ne sortait plus de sa chambre et pour la toute première fois
de sa jeune vie, Lucien se voyait interdire l’accès à cette pièce, malgré les véhémentes protestations
d’Ondine. Et si d’aventure il hurlait sa déception et grattait la porte à toutes pattes, le Maître surgissait comme un diable de sa boîte et lui assenait de violents coups de canne sur l'échine.

 

Ce matin-là, une odeur étrange, inhabituelle, se mêlait aux parfums familiers du bois ciré et des fleurs fraîchement coupées. Un silence opaque régnait dans l’immense demeure.Son cœur qui battait toujours joyeusement au salon ne sonnait plus les heures, comme si quelqu’un en avait arrêté le balancier rutilant.

 

Lucien n’eut pas le temps de se précipiter
comme chaque matin dans l’escalier menant aux chambres.A peine en esquissa-t-il le mouvement qu'un valet de ferme le saisit par la peau du cou et l'enchaina dans le jardin.

 

Il se débattit tant qu’il put, tenta de mordre, mais la poigne vigoureuse du domestique annihila toute velléité de révolte.

 

Etait-ce surprise ou émotion ou dépit ? Le chien pissa sans pouvoir se contenir.

 

Tant de honte, tant de brutalité injuste choquèrent tellement Lucien qu’il demeura prostré et tremblant tout le restant de la journée, indifférent aux multiples allées et venues des humains compassés qu’avalait et recrachait régulièrement le porche du château.

 

Vers le soir, à l’heure où les pierres de la terrasse s’habillaient de pourpre, le Maître sortit, hagard. Le domestique tourmenteur de Lucien accourut aussitôt, menant Fulgur, l’étalon, par la bride. Le Maître l’enfourcha sauvagement, une lueur féroce incendiant son regard déjà terrible d’ordinaire. Il poussa un hurlement dément et éperonna sa monture. Il partit alors en un galop démoniaque.

 

Lucien, terrorisé, se recroquevilla dans l’ombre.

 

Le petit enfant des chiens tout désemparé gémit en un long sanglot nasal suprêmement aigu.

 

Les premières étoiles s’allumaient déjà dans le ciel noir, aussitôt imitées par les vers luisants dans l’herbe rase du parc.

 

Une spirale de détresse absolue envahit le petit corps tourmenté de l’animal tapi. Trop de malheur, trop de solitude, trop d’incompréhension en si peu de temps l’anéantissaient.

 

Comme à l’appel de ce souvenir douloureux, le corps du vieux chien se contracte, un arc de fer enserre sa poitrine. Il bave, le souffle court, hoquète comme un noyé. Son œil toujours larmoyant s’assèche, se fige. Il bat la poussière de ses ridicules pattes torses dans l’attente du miracle, le même que celui qui survint ce soir-là, il y a si longtemps !

 

Un friselis de tendresse dans la fraîcheur moite de la nuit, un pas léger, presque furtif, mais cependant alourdi de peine, une odeur de pain d’épice chauffé au soleil mêlée à l’âcre relent des larmes, un pas mal assuré dans l’obscurité, et deux petites mains chaudes posées sur ses trop grandes oreilles de bâtard.

 

Ondine, son Ondine…

 

- Lucien, mon Lucien, sanglotait la fillette. Mon tout gros, si tu savais ! Maman est partie cette nuit, on dirait qu’elle dort ! Et Père prétend qu’elle dormira pour toujours maintenant dans sa jolie caisse en bois pleine de fleurs. Oh, mon Lucien, il est comme fou et tout le monde pleure dans la maison. Je ne comprends pas et j’ai peur, si peur ! »

 

Sous la lune indifférente le chien s’assit. La fillette à genoux enlaça sa grosse tête et laissa enfin, à longs traits, déferler l’immense désespoir qui l’étouffait.

 

Le chien couina et longuement, patiemment, but les larmes, effaça le chagrin à grands coups de sa langue généreuse jusqu’à ce que, à bout de forces, l’enfant brisée s’endorme, apaisée.

 

***

 

Lucien s’endort lui aussi, aujourd’hui. On dirait que les convulsions de plus en plus fréquentes qui agitent son corps caricatural s’estompent, noyées dans le brouillard vague de ce qui ressemble à des souvenirs. Sa queue frappe encore et toujours la poussière afin de chasser les mouches qui, comme prévenues par on ne sait quelle télépathie mystérieuse, se rapprochent et s’enhardissent.

 

Il retrousse ses babines décolorées comme en un rictus de joie, là-bas Beethoven continue à le bercer, le chant des femmes au loin lui répond.

 

Lorsque Matthieu revint après la messe, le quatrième mouvement de la sonate au Clair de lune, sans cesse répété, se déployait dans l'air chauffé à blanc.

 

- Eh bé, mon gros père ! Tu as passé ! Mais faut pas rester là, comme une tache sur la route !  »

Avec d’infinies précautions, Matthieu prit le petit cadavre du vieux chien et s’éloigna de son pas boiteux de plus en plus las vers la campagne.

Dans le château, Beethoven s’était tu. Studieusement penchée sur son écritoire, Ondine confiait ses pensées du jour au cahier qu’elle tenait scrupuleusement :

 

2 août 1914 –

Cher Journal,

Il fait beau, Père est presque de bonne humeur, je crois aimer un garçon. Ce jour restera à jamais gravé dans ma mémoire comme le premier, je le sens, d’une longue ère de bonheur… »

 

 

Extrait de Bestiaire amer de Jacques Boutinet, Editions du Greffier, 1992

 

 


[1] Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894)