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Nestor

Le soleil frappait sans discontinuer, à coups de marteaux entêtés, la paille fumait, l’air tremblotant suscitait des mirages liquides sur le goudron ramolli de la route.
Grosfernand armé de son canif contournait précautionneusement la meule de foin. Il importait d’agir vite et en silence s’il voulait délivrer la fille du sheriff de Tombstone des griffes des Mescaleros. Un murmure le fit sursauter. Il s’aplatit aussitôt tentant désespérément de confondre son corps obèse attifé d’un polo écarlate au sol craquelé de sécheresse. Il ferma les yeux en manière de protection illusoire, son coeur battait à tout rompre. Si jamais ces maudits Apaches le surprenaient, ils laisseraient les fourmis rouges le dévorer tout cru.
― Tu vois, tantine, là j’ai arraché la vieille vigne de Papé afin de toucher la prime et, l’an prochain, je compte planter du maïs américain à la place.
Un immense soupir de soulagement libéra la poitrine oppressée du gamin. Le sauvage qui s’exprimait ainsi, bien que rouge de peau, n’appartenait pas à une peuplade hostile. Il s’agissait d’Eugène, dit Grand-cousin qui promenait fièrement Papa et Maman sur sa propriété.
Grosfernand vouait une admiration profonde à ce grand diable efflanqué, au grand sourire rayonnant sous une épaisse moustache de Gaulois. Il admirait les muscles longs et fins qui couraient nerveusement sous le tricot de corps bleu marine où la transpiration déposait de nombreuses auréoles de sel. Il adorait irriter ses joues contre le cuir tanné odorant de piquette de ce rude gaillard en sandales qui assenait de vigoureuses claques sur la croupe des vaches lorsqu’elles tardaient à réintégrer l’étable à l’heure de la traite.
- Et tu comptes l’arroser comment ton maïs ? interrogea Papa goguenard, essayant tant bien que mal de dissimuler son mépris de citadin sous un masque de scepticisme enjoué.
― Pas de problème, tonton, il suffit de pomper l’eau du Lysos et puis…
Les voix s’éloignaient. Le western pouvait reprendre en toute quiétude. Grosfernand poursuivit sa progression prudente dans la sierra.
Un tourbillon de plumes et de colère brute le renversa, des ailes furieuses fouettèrent ses cuisses, un bec hargneux le pinça cruellement sans lâcher prise.
Grosfernand hurla sa panique. Nestor, le redoutable jars, le maître incontesté de la basse-cour l’attaquait par surprise. L’enfant terrorisé ne songea même pas à se débattre, à riposter. De grosses larmes coulèrent sur ses joues rouges et rebondies. Il se mit à clopiner, pataud, à reculons, en remorquant le fardeau fiché dans sa chair.
Le jars tenait bon, Grosfernand ouvrit stupidement les bras en une vaine recherche d’équilibre puis s’abattit à la renverse, au beau milieu de la mare putride.

***

― Tout de même, l’état de cet enfant m’inquiète un peu, monologuait le médecin mandé en catastrophe chez Grandcousin. Outre le fait qu’il a avalé une grande quantité d’eau croupie et
risque d’attraper la fièvre typhoïde ou pour le moins une gastro-entérite, je crains surtout pour son équilibre mental. Son absence totale de réaction, ne devrait pas persister aussi longtemps. J’estime plus prudent de le placer quelques jours en observation à l’hôpital. Et même, en l’occurrence, de consulter un de mes collègues psychiatres…
― Enfin, docteur, se fâcha Papa, insinueriez-vous que mon fils est fou ? Allons donc ! Il est un peu tourneboulé, sans plus ! Une grosse trouille n’a jamais tué personne que je sache !
― Non, et puis vous savez, ce n’est pas la première fois qu’il se comporte ainsi, surenchérit Maman. Il vit un peu dans l’irréel, comme son grand-père qui était très intelligent, trop peut-être, hélas ! Le pauvre.
Devant ce front ferme mais encore courtois de refus compassé, le médecin n’insista pas. Il exerçait depuis trop longtemps dans le pays pour ignorer le cas du « génial aïeul », décédé schizophrène jusqu’à l’os à l’issue d’une séance d’électrochocs un peu trop poussée.
― Comme il vous plaira ! soupira-t-il diplomatiquement résigné, mais si son état ne s’améliore pas d’ici demain, n’hésitez pas à me contacter de nouveau.
Le tintement des verres généreusement emplis de vin blanc par Grandcousin conclut le débat.
L’homme de l’art, un peu amer, prit congé, se promettant d’écrire dès que possible à son collègue de Bordeaux qui suivait l’enfant et sa famille tout au long de l’année.
Depuis son lit rococo, beaucoup trop grand, Grosfernand, dents serrées, yeux exorbités contemplait les murs de sa chambre. Quelques brins de paille morte perçaient le torchis comme des épines. L’enfant affectionnait particulièrement ces vieux murs issus d’une technique surannée. Il en caressait souvent la surface rugueuse, s’amusant parfois à l’effriter de l’ongle pour la relisser ensuite d’un doigt soigneusement humecté de salive. Grandcousin prétendait mi-sérieux, mi-taquin, que si l’on y collait assez longtemps l’oreille, on entendait chanter la mer. Grosfernand s’y essaya à plusieurs reprises, mais il ne perçut que le sourd remous d’un coeur battant. Celui de la vieille demeure, probablement, ou encore l’écho de tous ceux qui l’habitèrent dans le passé. Il demeurait ainsi des heures entières, les yeux dans le vague, à fixer ce que sa mère englobait sous le terme ô combien fumeux d’irréel. Rien alors ne l’arrachait à sa léthargie.
Le soir venu, l’appel à la soupe l’obligeait à rejoindre la tribu autour de la table prisonnière sous une toile cirée bon marché.
Lorsque, enfin résigné, repoussant ses rêves, déporté dans le monde réel, il pénétrait dans la salle à manger sombre au sol de terre battue et s’installait à la place que lui octroyait la hiérarchie familiale, Grandcousin clignait malicieusement de l’oeil et le questionnait en tranchant convivialement le gros pain gris :
― L’as-tu entendue la mer, cow-boy ?
L’enfant ouvrait sottement sa grosse bouche. Comme il aurait aimé dire toute la vérité ! narrer avec force détails tout ce qu’il voyait, tout l’univers merveilleux que contenait un antique mur de torchis.
― Eugène, s’il te plaît, ne raconte pas de sornettes à mon fils. Tu sais combien il est crédule, j’en arrive même parfois à me demander s’il est tout à fait normal avec sa tête emplie de vent et d’histoires imaginaires.
Et le repas continuait, morne, légèrement tendu, ponctué par le bruit mat des couverts sur la porcelaine et le crachotement lointain du poste de radio.
Ces souvenirs d’un quotidien hantent l’enfant halluciné immobile dans le grand lit. Sa chair molle d’obèse le lance cruellement aux endroits où l’horrible jars s’est acharné. Il voudrait crier de nouveau, ne serait-ce que pour se prouver à lui-même qu’il vit encore, mais ses cordes vocales refusent. A moins qu’il ne s’agisse de son cerveau en panne qui ne transmet plus les ordres nécessaires.
Un bourdon se promène bruyamment dans la pièce immense. Grosfernand bande tous ses muscles en un effort titanesque. Ça y est, son pied droit bouge mollement sous la double épaisseur du drap et de l’édredon garni de plumes d’oie.
Cette pensée révulse l’enfant. Une panique nouvelle envahit son esprit enfiévré. Il rue désespérément pour chasser cette matière hostile, en vain hélas. Des larmes d’impuissance coulent silencieusement sur son visage écarlate. Les oies le tiennent pour de bon ! Dans quelques instants, la porte de la chambre s’ouvrira à la volée et le jars encore plus gros, encore plus fort surgira pour le dévorer vivant morceau après morceau.
Le loquet tourne tout doucement, le lourd battant de chêne s’écarte en grinçant, des bribes de Notre Père remontent inconsciemment aux lèvres de l’enfant. Dieu soit loué ! Ce n’est pas son tourmenteur, mais Grandcousin.
― Ça va mieux, cow-boy ? Non, je vois que cette saloperie de bestiole occupe encore toute ta tête. Ben mon petit vieux, cette histoire-là ne durera pas aussi longtemps que la conscription, parole d’Eugène ! Je ne vais pas laisser une foutue volaille vicieuse ensorceler mon Grosfernand. Alle t’a boulotté l’âme, alors toi tu vas lui régler son compte !
Le puissant paysan fit voler drap et édredon sur le plancher, puis avec une infinie douceur, il prit l’enfant dans ses bras nerveux et l’emporta dehors jusqu’à la grange.
Au beau milieu d’un cercle de soleil, le jars ficelé hurlait sa rage et sa détresse sur un billot de bois. Eugène posa Grosfernand à terre, les jambes de l’enfant flageolaient.
― Allons, cow-boy, tu ne vas pas t’écrouler comme un vieux sac de patates, tiens bon mille-dieux !
Tout le décor tournoyait comme sur un manège emballé. Grosfernand vomit en s’appuyant désespérément au mur. Il ferma les yeux pour que cesse cette infernale sarabande.
Au bout d’un siècle, le tournis stoppa net, il rouvrit les yeux, contemplant la scène d’un air hébété.
― Très bien, cow-boy, tu refais surface ! approuva Eugène. A présent, on règle les comptes comme à O.K. Corral !
Il tendit cérémonieusement une hachette.
― Allez mon gars, venge-toi, récupère ton esprit que ce méchant sorcier emplumé t’a volé tout à l’heure. Allons, courage !
Grosfernand serra le court manche de bois grossier de toutes ses forces, jusqu’à l’ankylose, les exhortations de Grancousin lui parvenaient pressantes et brumeuses. Il s’approcha du billot, chancelant comme un ivrogne chevronné.
L’oeil rond du jars, cerclé de rouge, le fixait avec ce qui lui sembla une expression de haine intense totale et démente. Il abattit son arme sans réaliser vraiment ce qu’il accomplissait.
Un hurlement de douleur, un ultime battement d’ailes hargneuses et enfin un flot de sang qui l’éclaboussa tout entier. Et du fond des âges, un immense cri de triomphe primitif jaillit de la poitrine de l’enfant.
Eugène exulta, ils avaient gagné ! Du moins le ressentait-il superstitieusement. Grosfernand envoûté récupérait son âme et en même temps sans doute, la force, le courage et vraisemblablement tous les pouvoirs de son ennemi immolé.
A leur retour du marché, Papa et Maman étonnés et ravis découvrirent leur rejeton totalement guéri qui chantait à tue-tête en aidant Eugène à engranger le fourrage.
Deux jours plus tard, l’éphéméride afficha impitoyablement le dernier dimanche d’août, et avec lui la fin des vacances. On boucla les valises, non sans regret, puis après un somptueux repas d’adieu à base de jars rôti, on s’entassa dans la vieille 4 CV qui reprit tranquillement le chemin de la ville.
Une semaine après, Eugène, la mort dans l’âme, recevait sa feuille de route. La République rappelait sa classe afin de « maintenir l’ordre en Algérie. »

***

― Les animaux sont dénués d’âme, tonnait l’abbé en martelant rageusement le rebord de sa chaire d’un petit poing nerveux. C’est pour cela que Notre-Seigneur les utilisa afin de délivrer un possédé. Il projeta les démons qui l’habitaient dans l’enveloppe charnelle de cochons tout proches, tant et si bien que ceux-ci, pris de panique, s’enfuirent et se noyèrent dans une mare et les diables à jamais emprisonnés dans des corps vils hurlèrent leur haine alentour.
Un courant d’air frais à ras du sol s’enroulait perfidement autour des jambes nues des enfants attentifs figés en un troupeau docile dans l’église.
Etait-ce un vertige consécutif à douze heures de jeûne afin de communier ou la hantise d’un quelconque péché involontairement omis lors de la confession de la veille qui agitait les prie-Dieu à l’unisson des saintes vociférations ecclésiastiques, ou encore Satan en personne qui ébranlait la statue de Saint-François-Xavier flanqué d’anges fessus qui attendait allégoriquement le péril jaune, béat sur son nuage ? Etait-ce l’odeur entêtante de l’encens qui l’incommodait et le contraignait à la fuite ? Grosfernand renversa une demi-rangée de chaises dans sa précipitation, suscitant les
rires discrets de ses camarades, battit ridiculement des bras et s’écroula inanimé sur les dalles glacées de la travée centrale.
***
Point de torchis expressifs à présent. Dans l’immeuble à la façade noircie par les multiples gaz d’échappement qui asphyxiaient lentement la ville, les murs gardaient une impassibilité proprette et vaguement confortable sous leur tapisserie couleur vomi de vin rouge agrémentée de bandes horizontales aux inénarrables tons caca brunâtre.
Grosfernand tressaillit dans sa chair flasque sous la froidure du stéthoscope, son foie de poussah se racornit sous les pinces osseuses du médecin qui explorait sa géographie rebondie à grands coups de doigts inquisiteurs.
Le falot de la lampe de chevet s’éteignit enfin, cessant de colorer de rouge diffus l’îlot du petit lit posé dans le recoin le plus isolé de la chambre. Un froissement de tissu, un reniflement réprimé par le mouchoir de Maman et une porte silencieusement refermée comme la dalle de pierre du tombeau de Lazare rendirent enfin Grosfernand à sa méditation.
Un rai de lumière filtrait par en-dessous, les yeux de l’enfant s’hypnotisaient, buvant avidement cette ligne de clarté, joint entre son monde clos d’obscurité et celui des adultes, des vivants, qui débattaient de son cas, de l’autre côté.
― Cet enfant m’inquiète, hasardait le généraliste en préambule.
― Il ne faut pas docteur, ce n’est rien, il est normal seulement il vit parfois ailleurs…
Les voix ronronnaient apaisantes, familièrement compassées, comme à chaque fois qu’il s’agissait de sa petite personne rondouillarde.
Aujourd’hui encore, le brave praticien prescrirait un placebo rassurant à la mère éplorée mais inébranlable malgré tout quant à la santé mentale de son fils unique. Le père soupirerait en avalant machinalement ses nouilles, plus tourmenté par le sort incertain de l’équipe des Girondins que par de sordides problèmes d’intendance. Et la vie continuerait sans éclat.
Grosfernand ferma les yeux. Quelque chose ne collait pas dans ce tableau idylliquement poussif du quotidien. Une pièce du puzzle manquait quelque part dans sa tête : pour quelle obscure raison avait-il encore décollé de la réalité ?
Patiemment, il se remémora un à un tous les événements de la journée et plus précisément ceux qui précédèrent son malaise.
Une pensée en surimpression l’accapara tout entier, obsédante : « Les animaux sont dénués d’âme ! »
Mais ils en réclament une et tentent souvent de ravir celle des humains, de se l’approprier comme le fit Nestor le jars, l’été dernier. Alors l’homme pris de folie, les yeux vides fuit droit devant lui puis s’abat à bout de forces tandis qu’ils se précipitent à la curée. A moins qu’une volonté plus
puissante n’anéantisse le maléfice comme le fit jadis Jésus de Nazareth en libérant le possédé ou comme Grandcousin avec la hache…
Grandcousin !
Mais bien sûr ! C’est lui qui m’appelle au secours aujourd’hui !

***

Epuisé, hagard, titubant, Eugène s’écroula une fois encore sur les rochers brûlants. A moins de trois mètres de lui, le premier vautour se posa silencieusement, affamé et patient.
Une bave écumante collait la moustache décolorée du rude paysan amaigri sous son uniforme déchiré. Sa ruse atavique et ses vieux réflexes de paloumayre lui avaient permis d’échapper aux fellouzes en feignant l’image de la mort pantelante, étroitement mêlé aux cadavres de sa patrouille anéantie.
Mais à présent, il lui fallait puiser jusqu’au plus profond de ses réserves afin de donner au contraire une apparente illusion de vitalité capable de chasser les charognards qui l’encerclaient sans hâte et de plus en plus nombreux.
Adossé aux aspérités cruelles d’une pierre érodée, il luttait contre l’épuisement qui l’envahissait et fermait sans rémission ses yeux desséchés par le soleil.
Le premier rapace, le plus téméraire, sans doute aussi le plus puissant de tous, sautilla nonchalamment vers le grand corps paralysé.
C’est alors que, surgi du néant, un jars s’interposa en lançant le cri de guerre hystérique propre à son espèce.
Eugène s’évanouit abasourdi et brisé.

***

Trois mois d’août se succédèrent à leur rythme habituel, sans trop se presser. Grandcousin démobilisé et titulaire de la médaille militaire récupérait paisiblement. Sa carcasse amaigrie s’éreintait encore et toujours sur la terre ingrate. Il racontait souvent son sauvetage extraordinaire que les gens attribuaient à un délire de fièvre.
Grosfernand pour sa part commençait à franchir le pas qui sépare définitivement l’enfance de l’adolescence. Il dédaignait de plus en plus souvent le jeu, oubliant les cow-boys, pour se consacrer joyeusement aux corvées de la ferme.
Un jour que les deux compères, malgré la chaleur et la puanteur, s’affairaient à curer la soue, Eugène inspira profondément, se racla la gorge, et posa enfin la question qui brûlait depuis si longtemps ses lèvres :
― Dis, Fernand, le jars, là-bas, dans le djebel, c’était toi ?
― Quel jars ? Dans mon rêve, il n’y avait que toi et des vautours. J’ai tendu les bras pour essayer de te protéger …
Une petite brise fraîche soufflait doucement. Eugène frissonna. Après tout, songea-t-il, seul un fou cherche la lumière dans les ténèbres, mieux vaut ne pas tenter d’approfondir l’inexplicable.
Le nouveau jars, un jeune encore tout duveteux s’ébrouait près d’eux, mimant un simulacre d’attaque. Les deux cousins éclatèrent d’un rire franc et sonore.

Jacques BOUTINET